
1901 : lancée à Bremerhaven
1946 : cédée la Marine nationale
1981 : arrivée à Dunkerque
2001 : centenaire et ouverture au public
Centenaire depuis 2001, cet ancien navire-école de la marine marchande allemande est devenu aujourd’hui, grâce à l’État, au mouvement associatif et aux collectivités qui en ont permis ou assuré la restauration, le fleuron du patrimoine flottant du Musée portuaire de Dunkerque. Retour sur l’histoire tourmentée de ce trois-mâts qui faillit bien mourir d’oubli avant d’être classé monument historique en 1982.
À la fin du XIXe siècle, les bateaux à vapeur ont déjà détrôné les grands voiliers mais dans toutes les marines du monde, l’apprentissage de la navigation à voile est considéré comme le premier rudiment du métier de marin. Le voilier-école reste donc d’actualité, notamment en Allemagne où, en 1900, se crée une association qui se donne pour but de recueillir des fonds en vue de la construction d’un navire de ce type susceptible de satisfaire, en termes de formation, aux besoins croissants de la marine marchande. Ce projet, largement encouragé sur le plan financier par les négociants et armateurs des villes hanséatiques, aboutit rapidement à la construction, aux chantiers Tecklenborg de Bremerhaven, d’un trois-mâts à la ligne élégante et racée, lancé le 7 mars 1901 et baptisé Grossherzogin Elisabeth, du nom de sa marraine, la Grande Duchesse Elisabeth d’Oldenburg.
Sa longueur hors-tout est de 92 mètres, pour une longueur de coque de 78 m, une largeur de 11,9 m, et un tirant d’eau de 5,45 m. Sa voilure de 2060 m2 est répartie en 25 voiles et son grand mât s’élève à 48 mètres au-dessus du pont. C’est l’un des plus beaux voiliers à coque en acier de son temps. Le 30 mai 1901, il entame son premier voyage d’instruction, emportant à son bord 119 apprentis marins et 31 cadets encadrés par un équipage d’une vingtaine d’officiers, sous-officiers, maîtres et matelots. Les croisières vont dès lors se succéder, dans la Baltique, dans l’Atlantique aussi jusqu’aux Caraïbes et au large de l’Amérique du sud. En 1910, sa mission est réduite à l’enseignement du personnel de pont des navires à vapeur et la Première Guerre mondiale suspend ses activités. En 1920, il reprend du service pour former les jeunes navigants de la nouvelle marine marchande allemande alors en voie de reconstitution. Mais en 1932, la crise économique provoque son désarmement. La Grossherzogin Elisabeth est alors vendue à l’école de navigation de Hambourg et devient la propriété de la Kriegsmarine qui l’utilise en navire-école stationnaire.
En septembre 1944, pour échapper aux bombardements alliés, le navire est remorqué jusqu’au port de Wismar où se poursuit l’instruction des matelots mais, au début du mois de mai 1945, il doit fuir devant l’avancée des forces soviétiques et s’abrite dans les eaux de la rade sud de l’île de Femmarn où il est bombardé par l’aviation britannique. En mai 1946, il est ancré à Neustadt puis remorqué à Kiel pour être remis aux autorités françaises au titre des dommages de guerre.
Le 16 septembre 1946, il est ramené à Brest par la frégate des Forces Françaises Libres La Surprise et la Marine s’attache à lui trouver une utilisation. En octobre, le bâtiment rejoint Lorient pour servir de logement aux équipages des sous-marins. Il est alors rebaptisé Duchesse Anne, sous influence bretonne. Cinq ans plus tard, le voilier repart vers Brest, toujours pour une utilisation en casernement ou en dortoir. Les années passent et ce vieux trois-mâts, progressivement réduit à l’état d’épave, devient bien encombrant pour les militaires. En 1977, il retourne à Lorient pour un projet muséographique qui ne verra jamais le jour.
L’avenir le destine inexorablement à la démolition quand il suscite l’intérêt de la ville de Dunkerque qui le rachète à la Marine nationale pour le franc symbolique. Le 10 septembre 1981, il fait son entrée au port de Dunkerque où l’attendent vingt années de restauration. Les travaux entrepris par l’association des Amis de la Duchesse Anne puis par la Communauté urbaine qui en est propriétaire depuis janvier 2000, lui ont redonné son lustre d’antan.
Figure emblématique et incontournable du paysage dunkerquois, la Duchesse Anne est le seul grand voilier ouvert au public en France. Cette exception culturelle doit cependant être rapprochée d’autres initiatives européennes qui mettent en scène ses sister-ships, également construits à Bremerhaven, sur les mêmes plans à quelques variantes près. Ainsi, la Prinzess Eitel Friedrich, lancée en 1909, cédée en 1920 à la France au titre des dommages de guerre, rebaptisée Colbert en 1926 puis vendue à la Pologne en 1929, est aujourd’hui le Dar Pomorza (don de la Poméranie), transformé en musée de la voile et ancré à Gdynia (Gdansk).
De même, le Grossherzog Friedrich August, lancé en 1914, cédé à la Grande-Bretagne en 1920, vendu ensuite à la Norvège et rebaptisé Stratsraad Lehmkuhl (ministre Lehmkuhl), navigue toujours en mini-croisières au départ de Bergen et fait découvrir les émois de la mer à la jeunesse nordique. Ces trois navires-écoles d’origine allemande qui ont miraculeusement survécu aux tourmentes des conflits contemporains et intégré le patrimoine culturel européen, transmettent aujourd’hui la mémoire de cette marine à voile légendaire qui emporte le visiteur dans l’univers des rêves de voyages lointains.
Patrick Oddone
Lancé en 1901, le Duchesse Anne était destiné à servir de navire école, il a été aménagé pour accueillir jusqu'à 200 cadets et près de 20 officiers. Autrefois appelé le Grossherzogin, la France le reçu en dommage de guerre... Découvrez sa passionnante histoire en visitant le musée à flot !
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