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Saint-Martin, fête européenne de la lumière

316 : naissance à Sabaria (Hongrie)
371 : évêque de Tours
397 : décès à Candes-sur-Loire
IXe siècle : la Saint-Martin est fêtée en Allemagne
XVIe siècle : naissance de la légende en Flandre
1998 : la Saint-Martin résiste à Halloween

Que connaissent de saint Martin nos jeunes concitoyens qui en célèbrent si brillamment et bruyamment la fête, si ce n’est, comme le leur ont appris les refrains populaires, qu’ « il est né dans la rue des Vieux Quartiers », qu’ « il boit du vin dans la rue des Capucins » et qu’ « il est mort dans la rue du Lion d’Or » ? Tous ces noms aujourd’hui disparus de la nomenclature de la voirie ont du moins le mérite d’évoquer le passé de notre cité et d’enrichir leur culture historique.

Pour les enfants, saint Martin est donc un vrai Dunkerquois à l’origine d’un rite christianisé puis laïcisé qui leur permet de déambuler le 10 novembre à la tombée de la nuit en brandissant lanternes et betteraves illuminées, tout en reprenant les couplets de chants ancrés dans le folklore local. Reste à savoir maintenant si, en soumettant la légende à une batterie de questions d’adultes, la vérité historique ne va pas briser leur imaginaire…

La légende dunkerquoise

Carte postale de la Saint-Martin à  Dunkerque

Il est dit ici à Dunkerque, et depuis des siècles, que saint Martin, en bon évangélisateur, serait venu prêcher la bonne parole dans les Flandres, notamment auprès de la population des pêcheurs. Pendant son prêche, il aurait perdu son âne dans les dunes, l’animal s’étant un peu trop intéressé aux chardons qu’on y trouvait en quantité. Les pêcheurs et leurs enfants seraient alors partis, munis de torches, à la recherche de l’équidé jusqu’à la tombée de la nuit, et l’auraient retrouvé. Pour les remercier, saint Martin aurait alors, ô miracle, transformé les crottins de son âne en craquendoules qu’il aurait distribué aux enfants pour les récompenser. Seulement, les biographies de saint Martin ne livrent aucune trace de son apostolat en Flandre, d’autant qu’à son époque, notre région se trouvait encore sous les flots ! La légende semble dater du XVIe siècle et depuis, la ville s’anime chaque année, le 10 novembre au soir, pour commémorer un événement parfaitement imaginaire, au demeurant pittoresque et fort sympathique. C’est ainsi qu’est née la tradition du défilé des enfants sur la voie publique et de cette fête urbaine sécularisée. Mais dans les campagnes flamandes, si l’on se rapporte aux écrits de l’historien Victor Derode, on y goûtait plutôt, après avoir tué le cochon, les plaisirs de la table, les réjouissances donnant lieu à certaines libations. 

Le personnage historique

Illustration : La Charité de saint Martin. Manuscrit de la Bibliothèque nationale.

Martinius, tel est son nom, est né en l’an 316 dans la province romaine de Pannonie, plus précisément à Sabaria, actuelle ville de Szombathely en Hongrie. Il est le fils d’un militaire, peut-être officier, et s’engage dans l’armée dès l’âge de quinze ans. Affecté en Gaule, c’est à Amiens, durant l’hiver 338-339, alors qu’il n’est pas encore converti au christianisme, que survient l’épisode le plus célèbre de sa vie : il tranche la doublure de sa pelisse pour en donner la moitié à un déshérité en hypothermie. La légende dit que la nuit suivante, il aurait vu en rêve le Christ qui l’aurait remercié de l’avoir protégé du froid. Ce geste de générosité deviendra, dans l’iconographie et la statuaire, l’une des plus fréquentes représentations traditionnelles de saint Martin. Le reste de son manteau , appelé « cape » sera placé plus tard à la vénération des fidèles dans une pièce dont le nom est à l’origine du mot chapelle communément utilisé aujourd’hui. De là à établir un lien par l’esprit et l’étymologie avec les chapelles de notre carnaval… Libéré de ses obligations militaires en 356, il rejoint l’évêché de Poitiers et y crée un petit ermitage, première communauté de moines en Gaule. Nommé contre son gré évêque de Tours par les habitants de cette ville en 371, il joue alors un rôle important dans l’éradication des cultes et des édifices païens, immédiatement remplacés par des églises et des communautés. À ce titre, il est le précurseur d’une époque de ferveur religieuse et mystique qui atteindra son apogée au Moyen Âge. Décédé à Candes-sur-Loire en novembre 397, la légende veut que les fleurs se soient mises à éclore au passage de son corps transporté vers Tours sur la Loire, d’où l’expression de l’« été de la Saint-Martin ».

La dimension européenne

Illustration : Saint Martin transforme les crottins de son âne en délicieux volaerds. (Dessin de Sophie Verhille).

Si l’on en juge par le souvenir qu’il a laissé un peu partout et souvent de la même manière pittoresque qu’à Dunkerque, saint Martin devait être un grand voyageur. Il est même de longue date inscrit dans la culture populaire de l’Europe du Nord-Ouest. Ainsi, en Allemagne, depuis le IXe siècle, la Saint-Martin est jour de fête et fête enfantine déclarée depuis le XIXe siècle : c’est l’époque où l’on paie les fermages et où les domestiques changent de place. Le repas s’accompagne d’une pâtisserie spéciale, sorte de corne qui, autrefois, était également vendue à Dunkerque, fichée sur un bâton. Comme en Norvège, en Autriche et en Suisse, on allume de grands feux sur la montagne ou sur la place publique : c’est peut-être là qu’est née la coutume des rondes enfantines et des cortèges aux flambeaux fabriqués de façon rudimentaire avec de grosses betteraves éclairées d’une chandelle puis d’une bougie. Mais il faut y voir aussi une réminiscence du rite germanique du feu associé aux festivités du solstice d’hiver et aux offrandes faites aux divinités après les moissons. Les Pays-Bas et la Belgique ne sont bien entendu pas en reste et fêtent la Saint-Martin sur un modèle proche de leurs voisins.

L’âne a mangé la citrouille

En 1998, la vague Halloween, en provenance d’outre-Atlantique, déferle sur la France. Les citrouilles évidées transformées en visages effrayants et les enfants dont certains portent un déguisement de squelette, envahissent les rues de l’agglomération, le 31 octobre, veille de la Toussaint. D’aucuns craignent que ce rendez-vous païen et commercial fassent de l’ombre à la Saint-Martin mais une décennie plus tard, force est de constater que cette fête de la nuit et de la mort s’est bien essoufflée. Les enfants, les familles, les mairies voire les écoles, restés fidèles à une tradition bon enfant ancrée dans la mémoire collective, lui préfèrent celle de la vie et de la lumière. L’esprit de la Saint-Martin est ici inaltérable.

Patrick Oddone.

La fête à Dunkerque le 10 novembre au soir (Photo Ville de Dunkerque).

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