
XIXe siècle : la « plage de l’Estran ».
XXe siècle : les chantiers de construction navale.
XXIe siècle : Neptune.
Neptune : un territoire devant l’histoire. Ces dizaines d’hectares de terre dunkerquoise isolés par la mer, le chenal d’accès au vieux port et les fortifications de la ville étaient autrefois un vaste espace naturel, inhospitalier, soumis aux contraintes de la place forte et du domaine maritime. Un territoire à conquérir qui devint le premier site balnéaire de Dunkerque.
Nous sommes en 1838. Le site est toujours vierge quand surgit la vogue des « bains de mer », initiée par une bourgeoisie d’affaires qui s’est appuyée sur la Restauration pour relancer la machine économique. Une société d’actionnaires reçoit alors l’autorisation d’édifier un « établissement de bains ». Vaste bâtisse de bois, matériau imposé par le génie militaire, il est constitué de deux pavillons et d’une rotonde centrale accueillant un hôtel de 35 chambres, une salle de casino et un restaurant. Les Dunkerquois y dégustent la production d’huîtres locales : en effet, à proximité, se sont établies les huîtrières dites « de l’est », dénommées ainsi pour se distinguer de celles de l’ouest, implantées en Citadelle. Dans ces parcs est élevée l’huître native anglaise, vulgairement appelée « huître d’Ostende », provenant en fait des comtés du Kent et d’Essex. Deux établissements leur sont alors associés : la Taverne Anglaise, estaminet fréquenté par les marins et les ouvriers du port, et la Friture, restaurant à la mode, plus sélect.
En bord de mer, trois kiosques en bois accueillent les baigneurs, téméraires pour l’époque, qui disposent de cabines sur roues pour un transport en pleine eau, à l’abri des regards.
À partir de 1844, un char à bancs conduit gratuitement les plagistes au casino. L’industrie touristique et balnéaire est née. Mais cette toute première activité est contrariée dès la fin de l’année 1869 par la construction de la digue dressée par le génie militaire pour l’extension des fortifications. Sans compter que la guerre de 1870-1871 va sonner le glas de la station : le casino, transformé en cartoucherie, est détruit par une retentissante et meurtrière explosion accidentelle le 7 février 1871.
À l’issue de ce premier conflit franco-allemand, les « bains de mer » se transportent vers l’est, le long de la nouvelle digue dunkerquoise, puis gagnent la frange littorale appartenant à la commune de Rosendaël, qui donnera naissance à Malo-les-Bains. Les huîtrières, quant à elles, subsistent encore quelques années puis disparaissent à la fin du XIXe siècle, en raison d’une baisse de qualité des eaux du port.
Le site se retrouve ensuite enclavé par la construction de la nouvelle ligne des fortifications élevée pour assurer la protection d’un port en pleine expansion : la page balnéaire est tournée au profit de l’industrie et des préoccupations de défense.
En 1874, y est notamment construit le Bastion 32 qui se rendra célèbre en 1940 et dont ne subsistent aujourd’hui que les courtines, ultimes vestiges du passé militaire de Dunkerque. Enfin, dans les dernières années du XIXe siècle, ce territoire est retenu pour l’implantation des chantiers de construction navale qui feront vivre des milliers de foyers de l’agglomération pendant près d’un siècle.
Le couperet tombe en 1987 quand une décision ministérielle du gouvernement de Jacques Chirac met un terme à cette activité qui avait produit les plus beaux fleurons de la flotte française, voire étrangère. Tout un savoir-faire est sacrifié sur l’autel de l’économie. La construction navale pousse alors la grande porte du patrimoine de la cité et entre dans la mémoire collective : son souvenir s’impose encore avec une telle prégnance qu’il occulte la connaissance de l’occupation antérieure du site.
Cet exceptionnel territoire est en ce début de XXIe siècle de nouveau disponible. Place au mariage de la ville et de l’eau et à une reconquête urbaine qui donnera un nouveau visage à Dunkerque. C’est le projet Neptune, à deux pas de la mer. Un retour aux sources en quelque sorte.
Patrick Oddone
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